Entreprises à mission : vers une révolution de l’engagement ?

 « Entreprise à mission » : demain, ce statut pourrait bien exister au même titre que SARL ou SAS. L’évolution réglementaire recommandée par le récent rapport Notat-Senard valide le constat que l’engagement sociétal des entreprises et le sens au travail sont devenus des leviers puissants d’attractivité, tant pour les investisseurs que pour les collaborateurs. Quels sont les impacts potentiels ? La création de ce nouveau statut ne vient-elle pas finalement entériner un type d’entreprise déjà émergent ? Le point sur la situation actuelle.

 

« Entreprise à mission » : de quoi parle-t-on exactement ?

Les modalités et contours de l’entreprise à mission doivent encore être définis, mais on retrouve au cœur du projet l’ambition de mettre la performance économique au service d’une mission sociétale contribuant à l'intérêt général. Comme le précise le Guide des entreprises à mission[1], « la mission de l’entreprise ne doit pas se confondre avec son activité commerciale. La mission est un cap, un objectif sociétal à atteindre. Les activités, en constante évolution par rapport aux attentes du marché, constituent les moyens pour réaliser la mission, seule finalité de l’entreprise. »

 Formalisée, voire inscrite dans les statuts de l’entreprise, cette mission doit guider les choix d’investissement et de développement, et être partagée largement avec les parties prenantes. Au-delà de l’obligation de transparence et de cohérence entre engagements affichés et actions réelles, l’entreprise à mission devra s’engager à mesurer régulièrement son impact et à en rendre compte à ses parties prenantes. 

 

Un statut en cours de formalisation

Déjà implanté aux Etats-Unis, à Porto Rico et en Italie, ce statut n’existe pas encore en France, mais il se pourrait que ce ne soit plus qu’une question de temps. Sa création s’inscrit dans le cadre du projet de loi Pacte[2] (présenté début juin en conseil des ministres), en lien direct avec les recommandations présentées par Jean-Dominique Senard, président du groupe Michelin, et Nicole Notat, ancienne secrétaire générale de la CFDT et présidente de Vigeo-Eiris.

 Leur rapport, paru le 9 mars 2018, souligne que « chaque entreprise a une raison d’être non réductible au profit ». En se basant sur ce rapport, le projet de loi Pacte pourrait inclure la réécriture de l’article du Code civil qui définit l’objet de l’entreprise, afin de mieux prendre en compte les « enjeux sociaux et environnementaux de son activité ». Plusieurs organisations syndicales et patronales, dont le Medef, y préfèrent la création d’un statut optionnel, également soutenu par le ministre de l’Économie, Bruno Le Maire.

 

Marque employeur, loi ESS, RSE : le sens au travail au cœur des nouveaux enjeux des entreprises

Ces propositions interviennent dans un contexte où les entreprises doivent faire face aux exigences croissantes de leur écosystème quant à leur rôle sociétal. Selon une étude menée par BNP Paribas et The Boson Project[3], 20% des salariés issus des générations Y et Z affirment rechercher une entreprise « éthique », presque à égalité avec « innovante » (21%) et loin devant « prospère » (15%). Alors qu’un salarié sur deux déclare avoir choisi son métier pour répondre à une quête de sens et que 80% estiment que sens et performance sont liés[4], le sens au travail est aujourd’hui un argument puissant d’attractivité et de fidélisation des talents, et un créneau largement investi par les entreprises, de plus en plus nombreuses, qui souhaitent renforcer leur marque employeur.

Dans la lignée de cette tendance, on compte à ce jour en France près de mille entreprises qui bénéficient de l’agrément « ESUS » (entreprises solidaires à utilité sociale)[5], formalisé par la loi Hamon en 2014 et dont l’obtention est conditionnée par certains critères, parmi lesquels la recherche d'une utilité sociale comme objectif principal.

Par ailleurs, et bien qu’elle relève souvent plus d’une obligation légale que d’un engagement au cœur de la vision stratégique, la RSE[6] reste un outil précieux au service du rayonnement de la marque. Pour la Commission européenne, la RSE est un « concept dans lequel les entreprises intègrent les préoccupations sociales, environnementales, et économiques dans leurs activités et dans leurs interactions avec leurs parties prenantes sur une base volontaire » : on retrouve dans cette définition quelques-uns des ingrédients qui posent les bases de l’entreprise à mission.

 

Les entreprises à mission, vraie révolution ou tendance éphémère ?

Une tendance de fond se dessine : les organisations, par contrainte ou par choix, se recentrent de plus en plus sur leur mission sociétale et sur le sens au travail. La création de ce statut suscite de vifs débats, qui mettent en lumière l’évolution fondamentale du rôle de l’entreprise au sein de la société française. Le constat du rapport Notat-Senard est sans appel : « le court-termisme et la financiarisation pèsent sur la vie de l’entreprise » ; pourtant, dans le dernier Trust Barometer d’Elan Edelman, elle apparaît aussi comme un « refuge de confiance »[7] pour les Français face aux institutions gouvernementales ou médiatiques. La mission sociétale de l’entreprise doit aujourd’hui être au cœur de sa raison d’être ; elle puise son attractivité non plus uniquement dans la promesse de salaires élevés, mais aussi dans la quête de sens qu’expriment les salariés. L’engagement n’est plus l’apanage des ONG ou associations militantes. Le succès croissant, en France comme à l’international, de labels tels que B-Corp ou « Best Workplaces » (délivré par Great Place To Work®), souligne d’ailleurs la prise de conscience progressive des entreprises.

La plupart des acteurs voient une opportunité dans la formalisation de cette nouvelle typologie d’organisation. Emmanuel Faber, directeur général du groupe Danone, dont la filiale DanoneWave est la plus grande benefit corporation aux Etats-Unis, déclare que« le rôle de la finance, c'est de nourrir l'économie et l'économie doit être au service de la société. Une entreprise n'existe que parce qu'elle a une utilité sociale. Quand elle n'en a plus, les actionnaires peuvent bien faire ce qu'ils veulent, l'entreprise meurt. Il faut modifier le code génétique des entreprises en désignant un autre objectif que le partage du profit entre associés. C'est un enjeu de réconciliation de l'économie avec la société française. » [8]

Quelques détracteurs subsistent néanmoins, notamment parmi les acteurs du patronat : « on dépossède les associés et les actionnaires de leurs prérogatives », a ainsi déclaré Jean-Charles Simon, l’un des neuf candidats à la présidence du Medef. Pour d’autres, ce statut n’est pas sans risques. Bertrand Valiorgue et Xavier Hollandts s’interrogent ainsi[9] sur de potentielles dérives de ‘mission-washing’, qui pourraient avoir pour effet de « renforcer le pouvoir d’action des entrepreneurs politiques dans des proportions telles que la puissance publique et les marchés financiers auront beaucoup de mal à les contrôler. »

 

Le sens au travail, levier de performance pour les Best Workplaces

Malgré les réticences, il est désormais impossible d’ignorer que les entreprises dans lesquelles le sens est prépondérant connaissent plus de stabilité et une croissance plus soutenue que la moyenne. Dans une étude récente[10], des chercheurs ont utilisé les données issues des enquêtes menées par Great Place To Work® aux Etats-Unis auprès de 500 000 participants. Il en ressort que les indicateurs liés à la clarté[11] et au sens au travail[12] sont corrélés, mais aussi qu’ils constituent des prédicteurs de performance. En d’autres termes, l’analyse rétrospective des réponses, couplée à l’observation des résultats financiers (ROA et Tobin’s Q), permettent d’affirmer que les entreprises dans lesquelles les salariés estiment trouver du sens à leur travail ont, à long terme, une performance comptable et financière meilleure que les autres.

En outre, 82% des collaborateurs des entreprises lauréates du Palmarès Great Place To Work® 2018 apprécient la contribution citoyenne de leur entreprise, et 77% estiment que leur activité professionnelle a un sens particulier pour eux[13] (contre respectivement 49% et 55% des salariés français en moyenne[14]). Or la valorisation par les collaborateurs de l’engagement sociétal de leur entreprise et du sens de leur travail contribue à renforcer leur fierté et à en faire des ambassadeurs. Inspirer ses collaborateurs en donnant du sens est une pratique managériale forte, qui contribue à façonner la culture d’entreprise et se décline au quotidien dans l’ADN de l’entreprise.

Certains fonds d’investissement ont donc décidé de se tourner uniquement vers les entreprises « responsables », estimant que leur engagement social et/ou sociétal sont des facteurs de stabilité et de performance économique et financière. C’est le cas notamment de Sycomore Asset Management : pour Christine Kolb, co-fondatrice, « les investisseurs ne peuvent qu’adopter ce même prisme, pour une performance durable de leurs investissements d’abord et parce qu’en même temps qu’actionnaires, ils sont aussi consommateurs, fournisseurs, salariés et tout simplement membres de la société. »[15]

 

Aujourd’hui, des entreprises françaises comme la Camif ou Nutriset commencent à franchir le pas en inscrivant leur mission dans leurs statuts. Sans aller jusqu’à cette formalisation, beaucoup d’entre elles ont déjà parcouru une grande partie du chemin en mettant en œuvre des projets RSE ambitieux ou des démarches d’amélioration de la qualité de vie au travail en interne. Il est indispensable de replacer la confiance au cœur du fonctionnement des organisations, pour faire adhérer et embarquer l’ensemble des parties prenantes dans un projet commun qui a du sens. Et dans cette optique, la création d’entreprises à mission représente une formidable opportunité de façonner une économie plus responsable et, à l’image de la mission portée par Great Place To Work®, de « construire une société meilleure en aidant les organisations à devenir durablement des environnements où il fait bon travailler, pour tous ».



SOURCES

[1] Source : Guide des entreprises à mission – Prophil, Sycomore AM

[2] Plan d’action pour la croissance et la transformation des entreprises

[4] Source : Etude Deloitte et Viadeo « Sens au travail ou Sens interdit ? » - https://www2.deloitte.com/fr/fr/pages/presse/2017/etude-sens-au-travail.html

[6] Responsabilité sociale ou sociétale des entreprises

[7] Trust Barometer Edelman 2018 – https://www.edelman.com/trust-barometer

[10] Gartenberg, 2018 – Corporate Purpose and Financial Performance

[11] “Management makes its expectations clear” / “Management has a clear view of where the organization is going and how to get there”

[12] “My work has special meaning: this is not just a job” / “I feel good about the ways we contribute to the community” / “When I look at what we accomplish, I feel a sense of pride” / “I'm proud to tell others I work here”

[13] Score Trust Index© Lauréats Palmarès Great Place To Work® 2018

[14] Etude menée en 2017 par l’Institut Great Place to Work® auprès 2 866 salariés représentatifs de la population active française

[15] Source : Guide des entreprises à mission – Prophil, Sycomore AM



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