On parle souvent d’un déficit d’ambition des femmes. Les données racontent une autre histoire. Moins d’opportunités, moins d’accès aux dispositifs d’apprentissage, moins de visibilité sur les critères de progression : lorsque les règles du jeu sont floues ou inéquitables, l’ambition ne disparaît pas, elle se met en veille. Décryptage d’un décrochage moins individuel que structurel.
Selon l’édition 2026 de l’étude Great Insights, Dans la tête des salariés français, publiée par Great Place to Work, 62 % des hommes déclarent souhaiter prendre davantage de responsabilités, contre 44 % des femmes. Les écarts se creusent également dans l’accès aux dispositifs de formation : 62 % des hommes déclarent en bénéficier, contre 48 % des femmes. Même asymétrie du côté de la lisibilité des carrières : 86 % des hommes affirment identifier précisément les compétences attendues pour progresser, contre 77 % des femmes.
Lorsque les trajectoires deviennent moins lisibles, que les opportunités se raréfient et que les contraintes personnelles pèsent davantage, l’ambition ne disparaît pas, elle s’ajuste. Plus qu’un renoncement, c’est souvent un arbitrage réaliste face à un environnement perçu comme moins favorable.
Inégalités professionnelles : transformer le système, pas les personnes
Le décrochage des trajectoires féminines ne relève ni d’un déficit d’ambition ni d’un simple manque de confiance. Il s’inscrit dans une architecture organisationnelle qui produirait de l’asymétrie. C’est la thèse défendue par Marine-Pétroline Soichot, normalienne et docteure en sciences sociales, autrice du Guide de déconstruction du sexisme au travail et formatrice auprès des managers et directions RH.
Pour elle, il existe une erreur d’analyse: « On crée un système biaisé en faveur des hommes et en défaveur des femmes, puis on demande aux femmes de faire plus d’efforts pour compenser. » Autrement dit, l’inégalité n’est pas accidentelle. Elle serait structurelle.
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La mécanique du doute
Cette décélération s'enracine d'abord dans une différence fondamentale de perception du potentiel. Marine-Pétroline Soichot pointe un stéréotype ancré au cœur des organisations : « Les femmes sont préjugées incompétentes, les hommes compétents. » Cette présomption contraint les collaboratrices à une quête de reconnaissance perpétuelle : « On va plus facilement prêter aux hommes un potentiel [...] là où une femme devra faire deux fois la preuve qu’elle est capable de. » Un surcroît d'effort exigé qui entame progressivement l’énergie requise pour accéder à l’échelon supérieur.
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L'érosion par pragmatisme
Le repli observé dans les chiffres relève moins d’un déficit de confiance que d’un arbitrage lucide face à la répétition des obstacles. « Quand on a essuyé de multiples refus, au bout d’un moment on renonce. Et c’est là que l’on entend : “les femmes manquent d’ambition” », analyse l’experte. Pour illustrer cette usure progressive, elle mobilise la métaphore du « sac à dos » lesté de contraintes invisibles : charge mentale, tâches périphériques, surinvestissement relationnel.
« Les femmes ne se sentent pas moins capables en soi, mais au regard de ce qu’elles doivent porter. À la fin, cela devient des freins. » La stagnation apparaît alors moins comme un retrait que comme une stratégie de préservation.
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Inscrire l’égalité dans les processus
Face à ce constat, l’injonction à « oser » montre ses limites. Encourager les femmes à gagner en confiance sans interroger les biais des processus revient, selon l’experte, à « leur mettre des boulets aux pieds et leur dire : “courez plus vite” », plutôt que de transformer le système.
La bascule est structurelle : il ne s’agit pas d’ajouter des rustines, mais d’intégrer des garde-fous objectifs dans l’évaluation, la rémunération et la promotion. Cela suppose aussi de questionner les normes implicites : présentéisme, pénalisation des parcours discontinus, “malus” maternel. À ce titre, une politique de parentalité ambitieuse, notamment via l’allongement du congé du second parent, constitue un levier clé pour rééquilibrer les trajectoires.
Reconfigurer les parcours : trois entreprises passent à l’action
Certaines entreprises commencent à agir non pas (seulement) sur “la confiance des femmes”, mais sur les processus qui fabriquent les écarts : critères de promotion objectivés, accès équitable aux projets stratégiques et refonte des politiques de parentalité. Deux initiatives illustrent ce changement :
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De la parité au sommet au développement des carrières : la méthode Dassault Systèmes
En 2026, Dassault Systèmes compte 29,8 % de femmes dans ses effectifs mondiaux, avec un objectif affiché de 30 % en 2027 (sur 25 000 collaborateurs). « C’est au comité de direction que l’entreprise met en avant son exemplarité : 42 % de femmes, soit une quasi-parité », souligne Valérie Ferret, VP Transformation. Le point de vigilance se situe ailleurs : le management intermédiaire. « On a 30 % de femmes dans l’entreprise et seulement 26 % de femmes managers. Nous agissons pour atteindre le même niveau de représentativité. » En effet, pour Valérie Ferret, « c’est l’indicateur le plus intéressant dans une entreprise. » Pourquoi ? « C’est à ce niveau que se jouent le recrutement et l’identification des carrières. » Les leviers d’action du groupe pour y parvenir ?
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Promouvoir : une responsabilité organisationnelle
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Chez Dassault Systèmes, la promotion féminine ne repose pas uniquement sur la capacité des femmes à « oser ». Elle est intégrée dans le pilotage managérial. Les managers disposent d’un tableau de bord rendant visibles leurs indicateurs de mixité. « La transparence et la visibilité sont fondamentales pour transformer », insiste Valérie Ferret. Autre mécanisme formalisé : chaque manager doit identifier dans son équipe un talent féminin à faire monter, que ce soit pour une promotion ou une succession. La logique est explicite : « Quand les femmes ne croient pas en elles, il faut croire en elles à leur place », explique Valérie Ferret
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RISE UP et WIN : structurer l’accompagnement
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Pour consolider ces trajectoires, Dassault Systèmes déploie des dispositifs internes. D’abord, RISE UP, un programme de leadership destiné aux futurs managers. D’une durée de plusieurs mois, il combine mentorat, formation et projets opérationnels Il cible prioritairement les femmes, qui représentent environ 90 % des participants. L’objectif : sécuriser le passage du statut de contributrice individuelle à celui de manager. Puis le réseau WIN (Women Initiative Network) complète le dispositif. Il est ouvert à tous les collaborateurs du groupe : les 2 000 membres actifs sont composés à 80 % de femmes mais des hommes aussi s’impliquent ; il fonctionne comme un espace de mentorat, de partage et de soutien.
Enfin, le défi structurel reste aussi (et surtout) celui du vivier selon Valérie Ferret : « Seulement 29 % de femmes sortent des écoles d’ingénieurs, ce qui limite mécaniquement le recrutement. » L’entreprise intervient donc dès le collège et le lycée via ses programmes éducatifs et sa fondation.
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De l’engagement historique à la structuration des parcours : la stratégie Schneider Electric
En France, Schneider Electric compte 15 000 collaborateurs. Marquée par son histoire industrielle, l’entreprise affiche 70 % d’hommes pour 30 % de femmes, avec des écarts plus prononcés dans les métiers techniques. « C’est le fruit de notre histoire », rappelle Julie Legoubin, responsable inclusion & care pour la France et l’Europe. L’engagement est toutefois ancien : « Un premier accord a été signé en 2006, de manière très anticipée par rapport aux obligations légales qu’on connaît actuellement. » Portée par « un sponsoring de haut niveau », la dynamique se traduit par des ratios « quasi à l’égalité » au sein des instances dirigeantes, au-delà des 30 % exigés par la loi Rixain.
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Structurer les parcours
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Pour accompagner les carrières féminines, plusieurs dispositifs ont été mis en place. Le programme « How Women Rise », propose une journée de formation dédiée au dépassement des croyances limitantes. 130 personnes ont été formées en 2025 (une moyenne de 170 personnes par an depuis 5 ans). La formation s’appuie sur des partages d’expérience et des témoignages de leaders internes afin de rendre visibles des trajectoires inspirantes. Des programmes de mentorat d’un an complètent le dispositif. Ils reposent sur l’identification de profils à potentiel et leur accompagnement par des mentors internes ou externes. « C’est l’identification des viviers qui permet de faire bouger les lignes », insiste Julie Legoubin. En moyenne, 20 femmes, issues de tous horizons et de toutes régions, sont accompagnées chaque année.
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Piloter par les chiffres : transparence et dialogue social
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Le pilotage repose sur un suivi statistique partagé dans le cadre du dialogue social : « faire en sorte qu’on compte ce qui compte ». Toute opportunité interne doit être publiée afin d’éviter qu’un « recrutement un peu caché » ne « laisse agir des biais inconscients ». En parallèle, l’entreprise a déployé « une série de formations e-learning » obligatoires « pour tous les salariés » afin d’agir sur les stéréotypes. Une manière d’ancrer l’égalité dans les pratiques quotidiennes, au-delà des seuls indicateurs. Pour Julie Legoubin, c’est une condition indispensable pour garantir un accès équitable aux trajectoires d’évolution.
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ADP : du cadre légal à la transformation concrète
Au sein d’ADP (entreprise de solutions RH et paie), l’égalité professionnelle ne se réduit pas à une obligation réglementaire. Pour Muriel Besnard, consultante Veille légale RH et droit social, les quotas de la loi Rixain ou l’Index égalité sont « mieux que rien » : ils mettent le sujet à l’agenda. Mais ils ne suffisent pas à transformer un système. Le risque est d’empiler accords et indicateurs « les uns à côté des autres » sans cohérence. L’égalité suppose un alignement entre la norme, l’organisation et les pratiques managériales.
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Transformer l’organisation du travail
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La première bascule est culturelle. « Une réunion entre 18h et 19h envoie un signal très concret », souligne-t-elle. Tant que la disponibilité permanente demeure la norme implicite, les ambitions affichées restent théoriques. Adapter les rythmes, laisser des marges dans les agendas, rendre compatibles responsabilités professionnelles et contraintes personnelles devient un levier structurant.
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Rendre les parcours visibles et accompagnés
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Ensuite, l’entreprise mise sur des rôles modèles internes pour incarner des trajectoires accessibles. Mais l’inspiration ne suffit pas : encore faut-il « adresser le tapis rouge » et accompagner concrètement. Tutorats, formation des managers de proximité, meilleure communication sur les dispositifs existants : l’accompagnement doit être lisible et valorisé. Le groupe s’appuie également sur son réseau interne iWIN (International Women Inclusion Network), qui ouvre le dialogue et fait remonter des sujets encore peu intégrés aux politiques RH, comme la charge mentale. « L’idée est simplement d’ouvrir la discussion, de réfléchir ensemble et de sensibiliser », explique Muriel Besnard. L’objectif : articuler carrière et vie personnelle plutôt que les opposer.
Sortir du registre moral pour transformer durablement
Alors que les femmes représentent 49 % de la population active, elles ne dirigent que 19 % des PME, 17 % des ETI et grandes entreprises, et à peine 10 % des très grandes structures. Marine-Pétroline Soichot rappelle que tant que la gouvernance, les critères de performance et les circuits de pouvoir ne seront pas arrimés à des objectifs contraignants de diversité, l’accès aux responsabilités restera un parcours du combattant.

