Télétravail : bilan d’une révolution

Le télétravail désigne « toute forme d'organisation du travail dans laquelle un travail qui aurait également pu être exécuté dans les locaux de l'employeur est effectué par un salarié hors de ces locaux de façon régulière et volontaire en utilisant les technologies de l'information et de la communication »[1]. Cette notion est apparue dans les années 1950 : dans ses travaux sur la cybernétique, le chercheur Norbert Wiener mentionne le cas d’un architecte qui vivait en Europe tout en supervisant la construction d’un immeuble aux Etats-Unis sans avoir à se déplacer, grâce à des moyens de transmission de données. Aujourd’hui, deux tiers de la main-d'œuvre mondiale font appel au travail mobile. Qui sont les télétravailleurs ? Existe-t-il des risques liés à cette pratique ? Comment l’intégrer à une stratégie plus globale de qualité de vie au travail ?

La France encore à la traîne sur le télétravail

80% des Brésiliens et 78% des Indiens travaillent souvent ou parfois en-dehors du bureau (chez eux ou depuis un tiers-lieu). Si le Brésil[2] et l’Inde sont les deux pays où les salariés ont le plus recours au télétravail, ce phénomène touche au total deux tiers des salariés dans le monde, selon une étude menée par Morar Consulting pour l’entreprise Polycom : une révolution, par rapport aux 14% enregistrés en mai 2012. Même constat en Belgique, où plus de 18 000 fonctionnaires fédéraux ont opté pour le télétravail une à trois fois par semaine en 2016 (contre 1790 en 2011).

Du côté des salariés français, on reste en-dessous de la moyenne, puisqu’il est pratiqué régulièrement ou occasionnellement par 57% d’entre eux – même s’ils seraient 6% seulement à le pratiquer de manière contractuelle. 33% affirment que leur entreprise ne leur propose pas du tout d’y avoir recours, contre 10% des Brésiliens, 15% des Allemands et 20% des Britanniques.

Les entreprises françaises auraient-elles du mal à faire confiance à leurs collaborateurs ? Pourtant, la réforme du Code du travail (septembre 2017) stipule que « l'employeur qui refuse d'accorder le bénéfice du télétravail à un salarié qui occupe un poste éligible à un mode d'organisation en télétravail dans les conditions prévues par accord collectif ou, à défaut, par la charte, doit motiver sa réponse ». Outre la reconnaissance du télétravail occasionnel, cette pratique est aujourd’hui définie dans le cadre d'un accord collectif négocié avec les syndicats ou d'une charte spécifique – assouplissant ainsi largement le recours au télétravail, jusque-là encadré par la loi du 22 mars 2012 et l'article L1222-9 du Code du travail (le télétravail régulier devait faire l'objet d'une mention dans le contrat de travail ou à défaut d'un avenant au contrat, ou être bordée dans le cadre d'un accord collectif).

Qui sont les télétravailleurs ?

Toujours selon l’étude Morar Consulting – Polycom, 70% des 18-30 ans travaillent régulièrement en dehors du bureau, contre à peine 51% des 45-60 ans. Les millenials seraient donc, plus que leurs aînés, en quête de flexibilité. Cependant, une enquête menée récemment par la Chaire Workplace Management de l'Essec Business School[3] vient bouleverser cette représentation : « Contrairement à une idée reçue, le télétravail ne fait pas plus d'émules. Seuls 6% des sondés seraient intéressés par cette organisation de travail. En réalité, les étudiants interrogés sont à la recherche de repères clairs, qu'il s'agisse de l'aménagement des espaces ou de l'encadrement », analyse Challenges.

De fait, la distinction entre les télétravailleurs et les autres n’est pas forcément en lien avec la génération. Un sondage (Citrix – One Poll[4]) soulignait ainsi récemment les inégalités face à la flexibilité au travail en France : sur les 6,7 millions de travailleurs français éligibles au télétravail, les 3/4 déclarent ne pas avoir l’opportunité de travailler à distance et 85% assurent n’avoir reçu aucune information de leur employeur suite au changement de législation. La fracture apparaît plus particulièrement entre managers (dont 32% affirment avoir l’opportunité de travailler à distance) et non-cadres (moins de 20%).

Les revers du télétravail

Les impacts positifs du télétravail ne sont plus à prouver. Selon France Stratégie, l’adoption du télétravail génèrerait en moyenne une baisse de 5,5 jours par an (et par salarié) d’arrêts maladie, une augmentation de la productivité de 22 %, mais aussi, contrairement aux idées reçues, une augmentation du temps de travail de 2,5 %. Le télétravail bénéficie en outre au développement des territoires les moins attractifs (voir ce reportage sur France 5).

Cependant, l'Organisation internationale du travail a sorti en 2017 un rapport intitulé « Travailler en tout temps, en tout lieu : les effets sur le monde du travail », afin d’alerter sur les dangers que peut entraîner le fait de travailler loin du bureau. Pour Jon Messenger, co-auteur du rapport, « le recours aux technologies de communication modernes favorise un meilleur équilibre global entre vie professionnelle et vie personnelle mais, dans le même temps, il estompe la limite entre travail et vie personnelle, selon le lieu de travail et les caractéristiques de chaque profession ».

Le rapport indique que 42% des personnes travaillant en permanence à domicile et 42% des télétravailleurs très mobiles déclarent se réveiller plusieurs fois par nuit, alors qu'ils ne sont que 29% chez les personnes employées sur leur lieu de travail. De même, 41% des employés très mobiles font état de niveaux élevés de stress (contre 25% pour ceux qui travaillent tout le temps au bureau).

Intégrer le télétravail dans une stratégie globale de qualité de vie au travail

Une grande partie du risque se trouve dans la non-séparation des espaces personnel et professionnel. Pour éviter les potentielles dérives, il est important de limiter la durée du télétravail : par exemple, dans le modèle belge évoqué plus haut, seul 3/5e du temps de travail peut être effectué en télétravail. Les collaborateurs ont besoin de créer et d’entretenir des liens avec leurs collègues. Dans certains cas, si les collaborateurs sont éclatés sur le territoire et ne peuvent pas trouver de lieu commun, les espaces de coworking restent une solution alternative qui leur permet de se retrouver dans des endroits dédiés au réseautage et au travail.  

L’autre élément important est la formation des managers, pour qui le télétravail peut présenter deux écueils : celui du micromanagement (ou surcontrôle), ou à l’inverse, celui du manque total d’encadrement. Les salariés sont parfois les premiers à intégrer le manque de confiance : 12% d’entre eux déclarent limiter eux-mêmes leur temps de télétravail par crainte de la perception négative de leur hiérarchie. Pourtant, « le rôle le plus important d’un manager est de créer le cadre pour permettre aux collaborateurs de réussir », affirme Liselotte Jensen, directrice générale de Great Place To Work® Danemark. Elle estime que « la plupart des gens veulent réussir, s’épanouir et être bons dans ce qu’ils font : et en tant que manager, il faut leur faire confiance pour ça ».

La confiance doit être au cœur des entreprises qui proposent le télétravail à leurs collaborateurs. Si une présence physique des collaborateurs reste irremplaçable pour favoriser la convivialité, la création de lien et la créativité, l’évolution vers des modes de travail plus flexibles est inévitable ; et les entreprises n’ont aujourd’hui d’autre choix que de s’en emparer. Mais pour que des pratiques comme le télétravail bénéficient à la fois à l’ensemble des collaborateurs et à l’entreprise, il est nécessaire qu’elles s’inscrivent dans une démarche stratégique globale d’amélioration et de consolidation de la qualité de vie au travail.



[2] Brasilia figure parmi les dix premières capitales du monde disposant du plus grand nombre d’espaces de télétravail et de coworking
[3] Enquête réalisée entre septembre et octobre 2018 par la Chaire Workplace Management de l’ESSEC Business School auprès de 446 étudiants des programmes Grande Ecole et Mastères spécialisés de l’ESSEC Business School. Source
[4] Etude menée sur 1500 salariés en France (décembre 2017)


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