Egalité, confiance, bien-être : la France peut-elle s’inspirer des entreprises danoises ?

Le Palmarès européen 2018 des entreprises où il fait bon travailler a été dévoilé jeudi 14 juin. Comme souvent, les pays les mieux représentés sont les Scandinaves : Norvège, Suède et Danemark occupent le top 5 des pays ayant le plus d'entreprises au classement (hors multinationales). Comment expliquer cette performance exceptionnelle ? 

Parmi les entreprises distinguées pour l’excellence de leur qualité de vie au travail et pour leurs pratiques managériales particulièrement innovantes, 56 sont scandinaves, dont 19 danoises : à titre de comparaison, la France est représentée par 21 entreprises – un score qui doit être nuancé en proportion de la taille du pays. Mais au-delà du nombre d’organisations par pays émerge un fait plus révélateur encore : le score des entreprises danoises à l’enquête Trust Index®[1]  est de 90% de réponses positives en moyenne, contre 82% pour les organisations françaises.   

TI 2018 Europe2

Ces chiffres peuvent être mis en perspective avec deux indicateurs :

  • le bonheur, mesuré par l’ONU en fonction de plusieurs critères dont le PIB réel par personne, les aides sociales, l’espérance de vie en bonne santé, la liberté de faire ses choix de vie, la générosité ou encore la perception de la corruption
  • l’indice de développement humain, que l’ONU évalue en lien avec l’espérance de vie, l’éducation et le revenu per capita. 

 

Bonheur 2018 Europe2 

 

Developpement Humain 2018 Europe

 

En Europe, les pays scandinaves sont les mieux positionnés sur ces indicateurs : première, deuxième et quatrième places pour, respectivement, la Norvège, la Suède et le Danemark. La France, elle, se positionne à la dixième place (sur 19).

Ces chiffres viennent appuyer ce qui n’est aujourd’hui plus un secret pour personne : les Scandinaves sont les plus heureux, et ce sont aussi eux qui ont la meilleure perception de leur qualité de vie au travail en Europe.

Au-delà de ce constat largement partagé, quelles sont les clés de cette exceptionnelle performance ? Comment les entreprises françaises peuvent-elles s’en inspirer ? 

Pour Liselotte Jensen, directrice de Great Place To Work® Danemark, le bien-être au travail dans les entreprises danoises est le fruit d’une longue tradition culturelle. Elle a accepté de répondre à quelques questions : voici l’interview inspirante d’une experte de la qualité de vie au travail au Danemark.

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Liselotte Jensen, 2e en partant de la gauche, à la Cérémonie Best Workplaces Europe 2018 (Athènes)

Comme les autres pays scandinaves, le Danemark est réputé pour être en avance sur les questions liées à la qualité de vie au travail. Comment expliquez-vous ce phénomène ?
Je pense que si on a aujourd’hui une si grande proportion d’entreprises danoises et scandinaves dans le Palmarès européen, c’est en partie le fruit d’une longue tradition culturelle. Je dirais presque que c’est dans notre ADN, ancré dans notre histoire et dans notre culture. Un sociologue hollandais, Geert Hofstede, a étudié de nombreuses cultures dans le monde entier ; l’une des dimensions qu’il a mesurées est ce qu’il appelle la « distance par rapport au pouvoir » (power distance). D’après ses recherches, dans les pays scandinaves, cette distance est particulièrement réduite, dans la culture en général mais aussi dans les entreprises. Et en effet, ces pays sont connus pour avoir des structures organisationnelles particulièrement horizontales. 

Est-ce que ça a toujours été le cas ? Comment expliquer cette « distance par rapport au pouvoir » aussi réduite ?
Je pense qu’aujourd’hui, nous vivons dans l’un des pays les plus égalitaires au monde. Cela peut s’expliquer par nos traditions, notre culture, voire notre religion : les pays scandinaves sont protestants, avec un accès direct à Dieu – contrairement aux pays catholiques où il existe des intermédiaires.

Mais un autre élément d’explication important est l’influence importante que Grundtvig a eu sur la culture danoise. Ce prêtre, qui était aussi poète, était convaincu que les paysans et les fermiers devaient être éduqués pour s’affranchir et mener leur propre vie. Concrètement, c’est grâce à Grundtvig qu’ont été mises en place des « écoles du peuple » partout au Danemark. Nous avons donc eu très tôt, en comparaison avec d’autres pays, une population avec un haut niveau d’éducation. Nous avons été l’un des premiers pays au monde où les paysans ont eu un rôle politique à jouer, et où ils ont été impliqués dans les décisions gouvernementales dès 1901, date de mise en place du premier gouvernement démocratiquement élu. Tout cela a contribué à la construction d’un pays très égalitaire, où chacun a son mot à dire et où le respect, la compréhension et l’inclusion priment sur la hiérarchie. Par ailleurs, comme le peuple était éduqué, il était moins méprisé.

Enfin, j’ajouterais qu’il y a un très haut degré de confiance au Danemark. Ici, vous faites assez confiance aux gens pour laisser votre bébé dormir dans un landau à l’extérieur d’un café, ou simplement pour laisser une boîte à côté des pommes que vous vendez afin que les acheteurs y placent leur argent, sans être là pour surveiller. Ce n’est pas un mythe : c’est une réalité. Un auteur danois contemporain, Gert Tinggaard Svendsen, a fait le lien entre ce degré de confiance et notre système social qui fonctionne très bien. 

Pensez-vous que le Danemark soit plus égalitaire pour les femmes en entreprise ?
Depuis longtemps, nous avons un excellent système de garde d’enfants qui a permis aux femmes de rejoindre très tôt le marché du travail. Néanmoins, je pense qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire, même au Danemark, où trop peu de femmes sont à des postes de direction. A mon avis, il y a encore beaucoup de fausses représentations sur les obligations liées à ces postes. Par exemple, on s’imagine souvent que ça implique des réunions en-dehors des horaires de travail : mais je suis personnellement dans un comité de direction, et nous faisons bien nos réunions la journée !

Comment cette culture de l’égalité et de la confiance se reflète-t-elle au travail ?
D’une certaine manière, je dirais que le modèle Great Place To Work® correspond parfaitement à la vision et à la culture d’entreprise danoise au sens large. Les entreprises danoises se caractérisent notamment par une structure organisationnelle très horizontale, nous en avons parlé tout à l’heure. Mais on y retrouve aussi la tradition de toujours demander leur avis aux gens. Les managers interrogent très souvent aux collaborateurs : « Qu’en penses-tu ? As-tu des idées, des propositions pour améliorer tel process ? ». Au Danemark, le rôle le plus important d’un manager est de créer le cadre pour permettre aux collaborateurs de réussir. Bien sûr, ils doivent aussi fixer des objectifs. Mais les collaborateurs eux-mêmes participent à la définition de ces objectifs : ce sont eux qui savent le mieux ce qu’ils peuvent accomplir, de manière réaliste, et ils sont donc associés à cette réflexion.

N'y a-t-il pas un risque d’abuser de cette confiance ?
Je ne peux pas le garantir. Mais je suis persuadée que la plupart des gens veulent réussir, s’épanouir et être bons dans ce qu’ils font : et en tant que manager, il faut leur faire confiance pour ça. Le risque qui pourrait exister serait plutôt que les managers oublient leurs propres responsabilités et les fassent intégralement reposer sur leurs équipes. Si je devais donner un conseil aux entreprises, ça serait : faites confiance aux gens pour donner le meilleur d’eux-mêmes sans être tout le temps sur leur dos !



[1] Enquête menée par Great Place To Work® auprès des salariés d’une entreprise pour évaluer sa qualité de vie au travail. Ce questionnaire anonyme est adressé aux collaborateurs et fondé sur le modèle Great Place To Work® à 5 dimensions. Il comprend 64 questions fermées, 2 questions ouvertes et 7 questions démographiques. En savoir plus



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